Steve Gibbons
N.D.L.R. Histoire d'illustrer le propos de notre ami Luc Baranger, nous vous invitons à écouter cette pièce de Dylan reprise par Steve Gibbons.
01 Watching the River Flow.mp3
Le gamin était tombé dans le blues comme on s’enfarge dans les hautes herbes, et qu’on s’y étale de tout son long sous l’œil goguenard des témoins de la scène trop contents que ça ne leur soit pas arrivé. Plutôt que de se relever, tel un cochon dans sa bauge, il s’était complu dans cet univers bleuté. À force de se duster le broom, les Blues avaient eu un fils : Rock’n’roll, que le gamin avait adopté d’emblée, jusqu’à s’en faire un demi-frère à la vie à la mort. À dix-huit ans, le gamin avait quitté sa terre de France où Rock’n’roll était montré du doigt et mal aimé. Ils avaient fui en Angleterre comme des opprimés ostracisés réclament le droit d’asile. Ils y avaient connu le bonheur et la félicité. Le gamin se disait qu’il avait trouvé la promised land et avait remisé son déguisement de Moïse au rayon des accessoires. L’univers crasseux de Birmingham, les Midlands, les pintes de lager, la culture ouvriériste, tout cela lui allait comme un gant. C’était le début de la décennie 70, la seule de vraie liberté sexuelle de toute l’histoire de l’Humanité, coincée entre l’arrivée de la pilule dans les supermarchés et celle, moins drôle, du SIDAventure tu surveilles pas tes arrières ça risque de te chauffer le cul. Le gamin était heureux, comme on l’est à vingt ans, quand on n’a pas le sou mais que les filles ont des reflets de gourmandise dans le regard. La casquette vissée sur la tête, le cheveu long, le jean douteux, les bottes poussiéreuses, un trousseau d’une quarantaine de clés à la ceinture, il travaillait pour le Steve Gibbons Band, un combo de rockers purs et durs qui labouraient le Pays de Galles et les Midlands à bord d’un van antédiluvien, un Bedford d’une fragilité de pucelle, un tas de ferraille qui avait le chic, par temps humide, pour tomber en rideaux au milieu de la lande déserte ou sur la M1, ce ruban bétonné qui relie Birmingham la cafardeuse à Londres la brouillardeuse. « Temps humide » signifiant un jour sur deux dans ce coin du globe où Dieu, dans sa grande miséricorde, à l’image des amateurs de Guiness, a pris l’habitude de se vidanger la vessie sans retenue. Mais le gamin était devenu philosophe. Il s’ancrait dans cette Angleterre qu’il aimait chaque jour un peu plus, et sûrement davantage pour les rondeurs de ses filles en boutons que celles de ses collines à moutons.
Un jour de lucidité, Steve Gibbons, le rocker pur et dur, qui avait plus souvent la tête dans les étoiles que les pieds sur terre, annonça qu’il allait métamorphoser la vie du gamin. Ce dernier, qui avait pris de l’assurance, haussa les épaules et afficha le petit sourire des gars auxquels on ne la fait plus. Sérieux comme un pape (à l’époque, les papes n’avaient pas encore appartenu aux Jeunesses hitlériennes, comme c’est devenu le cas aujourd’hui), le Steve posa un 33 tours sur la platine reliée à la console de la sono du groupe. Le gamin reçut en pleine face une volée de Call me the Breeze qui lui plaqua les neurones contre l’encéphale. Il tomba sur le cul. De plaisir. Dans son coin, les bras croisés, le vieux renard rocker savourait le sien, pas mécontent de son petit effet. Le gamin parvint à se relever malgré cette Breeze qui lui traversait la tête comme un ouragan. Qui était ce lézard qui murmurait des mots à peine intelligibles sur un beat sorti d’une boîte à rythmes qui couchait avec une guitare aérienne aux accents d’une fluidité inconnue ? Le gamin découvrit sur la pochette décorée d’un racoon goguenard et bonhomme que le type s’appelait J. J. Cale, celui-là même dont Michel Embareck dira un jour qu’ »il a réussi à mettre la flemme en musique ». La production du disque, avec son petit côté cheap et bricolage, lorgnait sur le country blues, ce qui sous-entendait qu’on avait dû racler les fonds de terroir pour souffler sur la Breeze. D’un coup, la promised land, Brum, les Midlands industrieuses auxquelles il trouvait tant de charme désuet parurent fadasses aux yeux du gamin transporté par le rythme du lézard laid back de l’Oklahoma à l’accent impossible. Il lui fallait le rencontrer, là, sur le champ, toute de suite, sans attendre, aller lui serrer la main, respirer le même air, pouvoir échanger quelques mots, boire ses paroles, c’était l’urgence des urgences.
Alors, fébrile, le gamin vendit son seul bien, sa voiture, une vieille Morris souffreteuse, pour se payer un billet d’avion pour les Amériques. Comme ça ne suffisait pas, le rocker pur et dur « mit au bout ». Le surlendemain, les bottes pointues du gamin martelaient les sidewalks de Nashville. Sur Belmont boulevard, dans le driveway de la maison du producteur de J.J. Cale, un nommé Audie Ashworth, une vieille Porsche bonne pour la cour à scrap affichait « AUDIE 1 » sur sa plaque. Le gamin se dit que ces types ne manquaient ni d’humour ni d’audace. Il fit la connaissance de Cale. Avant de lui serrer la main, il lui raconta à toute vitesse, comment, quarante-huit heures plus tôt, dans le sous-sol d’une respectable bâtisse victorienne de la Hagley Road, à Birmingham, Grande-Bretagne, un rocker pur et dur l’avait converti au J. J. Calisme radical en deux minutes trente-cinq de Call me the Breeze bien envoyés dans les tympans. Le gars de l’Oklahoma prit le gamin pour un niaiseux, mais face à tant de naïveté, il lui offrit de rester, de faire pour lui ce qu’il faisait pour le rocker anglais.
Alors le gamin troqua sa casquette pour un vieux fedora, il continua à porter des bottes poussiéreuses et un énorme trousseau de clés à la ceinture. Dedans, il y avait celles d’un Bedford au moteur au moins aussi calamiteux que son homologue anglais. Au lieu de tomber en panne sur la M1 ou au milieu des collines du Pays de Galles, ce fut entre Middle et Nowhere, ou sur la route sixty six, celle où c’est si easy to get one’s kicks.
Le gamin tutoie aujourd’hui la soixantaine. À l’automne de sa vie, quand il rewinde le film, il se dit, qu’en son temps, la saison des amours avait de l’allure.